
Alors
même que certains rêvent d'enterrer le modèle français pour y
substituer les règles en vigueur dans le monde anglo-saxon, le
politologue Thomas Guénolé publie un livre en forme de coup de poing
intitulé
Antisocial (1). A cette occasion, il signe une
déconstruction systématique de la doxa dont nous abreuve le discours
ambiant à propos de la question sociale, parfois oubliée par ceux qui
lui préfèrent les sujets sociétaux, bien plus consensuels, et si souvent
caricaturaux quand ils s'imposent sur la table du débat. Que
n'entend-on pas à propos des salauds de pauvres, des chômeurs fainéants,
des grévistes qui prennent les Français en otages ou des fonctionnaires
qui se la coulent douce ? Thomas Guénolé remet les paroles à l'endroit,
à la lumière du positionnement idéologique d'un homme connu pour son
engagement au sein de La France insoumise. Pour nourrir un débat qui
intéresse tous les citoyens,
Marianne publie ci-après des
extraits, en l'occurrence le prologue, de son livre qui devrait prêter à
controverse. Nous avons également organisé
une confrontation entre Thomas Guénolé et l'essayiste Nicolas Baverez, éditorialiste au
Point et au
Figaro, libéral-étatiste revendiqué, qui a publié en janvier dernier un ouvrage géopolitique intitulé
Violence et passions (2).
(1) Antisocial. La guerre sociale est déclarée, de Thomas Guénolé, Plon, 272 p., 17,90 €. En librairies le 1 mars.
(2) Violence et passions. Défendre la liberté à l'âge de l'histoire, de Nicolas Baverez, éd. de l'Observatoire, 144 p., 15 €.
EXTRAITS
Qu'il
s'agisse de personnalités politiques, de chercheurs ou encore
d'intellectuels engagés, voilà plus de trente ans que la mort du modèle
social français est annoncée par diverses Cassandres. Il est donc
tentant de réagir en haussant les épaules. Il est tentant de se rassurer
envoyant dans ces réformes un mal nécessaire, qui n'irait quand même
pas jus qu'à ratiboiser notre système de protection sociale.
Spécifiquement chez les plus favorisés des classes moyennes, il est même
tentant de se dire -avec soulagement - que, soi-même, on sera épargné ;
et donc que, tout compte fait, le fléau antisocial n'est pas si grave.
C'est une erreur.
Réveillez-vous. Car, cette fois, c'est différent. Non, l'antisocial ne
va pas s'arrêter ; non, si vous ne faites pas partie des 10 % les plus
riches, vous ne lui échapperez pas.
Parmi les 90 % restants de
la population française, ceux qui ne sont pas déjà des perdants de
l'Antisocial vont, au cours des toutes prochaines années, le devenir.
Ils ne doivent avoir aucune illusion. A la manière de l'eau qui monte
inexorablement dans les cales du
Titanic, la mécanique implacable
de l'Antisocial les atteindra tous tôt ou tard. Ce n'est qu'une
question de temps. Puisque sa finalité est d'accaparer le maximum de
ressources au bénéfice de la minorité oligarchique de la population, il
est inhérent à l'Antisocial d'être incapable de s'arrêter. Les 90 %
concernés ont donc deux attitudes possibles. La première consiste à se
battre entre eux. C'est ce que font, par exemple, ces ouvriers et ces
chômeurs qui votent FN afin d'obtenir la priorité sur leurs compagnons
d'infortune d'origine maghrébine dans la file d'attente pour les emplois
insuffisamment nombreux et les protections sociales de plus en plus
réduites que l'Antisocial leur laissera. C'est tomber dans un piège :
laisser l'Antisocial « diviser pour régner ». La seconde attitude, plus
constructive, consiste à se battre ensemble contre l'Antisocial afin
d'arrêter sa course destructrice. J'appelle
Antisocial le
processus politique de destruction du modèle français de solidarité
sociale. Remise en cause après remise en cause, rabotage après rabotage,
ce programme nous fait méthodiquement reculer de plusieurs décennies,
voire de plus d'un siècle. Quelques exemples suffisent à l'attester. Le
recrutement d'agents non titulaires dans la fonction publique est devenu
un phénomène massif : ils sont près de 1 million en 2015. Pour eux,
c'est reculer jus qu'en 1983, époque où les protections modernes des
fonctionnaires titulaires n'existaient pas encore. La retraite à 65 ans
est de plus en plus ouvertement débattue : l'appliquer serait reculer
jus qu'en 1910, quand cet âge de départ fut adopté. Le service public de
la téléphonie a été petit à petit privatisé pour faire de France
Télécom la firme multinationale Orange : ce processus nous fait reculer
jus qu'en 1989, quand la téléphonie n'était pas encore nationalisée.
Quant à l'ubérisation du travail, dont les cas les plus connus sont les
chauffeurs de voiture et les « autoentrepreneurs », elle instaure le
retour pur et simple de l'ouvrier payé à la tâche de la fin du XIX
siècle, au temps de la révolution industrielle. Le reste est à
l'avenant.
En d'autres termes, l'Antisocial est un puissant mouvement
en marche arrière.
Ce
mouvement s'inscrit dans un phénomène plus large, que j'ai baptisé «
mondialisation malheureuse » dans de précédents travaux (First, 2016).
Si la mondialisation est l'interconnexion croissante, vraisemblablement
irréversible, des peuples, des économies et des cultures à la surface de
la Terre, la mondialisation
malheureuse, elle, n'est qu'une
façon possible (parmi d'autres) d'organiser cette grande interconnexion.
Son programme consiste à supprimer le contrôle des prix des biens et
services de première nécessité, pour que cette consommation captive
assure une rente à de grands groupes privés organisés en cartels ; à
baisser les protections et les droits sociaux de la population active
pour la contraindre à des conditions de travail plus dures ; à baisser
les dépenses de solidarité sociale, pour forcer ses bénéficiaires à
payer eux-mêmes ces services à de grandes firmes privées (s'ils le
peuvent) ; à baisser les prélèvements obligatoires sur les plus
fortunés, tandis qu'augmentent ceux sur les classes moyennes ou
populaires ; à baisser le niveau de contrôle des Etats sur les activités
des grandes firmes financières, ce qui accroît leurs perspectives de
profit mais rend les krachs financiers plus graves et plus fréquents ;
et à vendre les entreprises publiques, voire les biens communs, à de
grandes firmes et à de grandes fortunes, renforçant dès lors leur
position de rentières.
Ce programme est souvent appelé «
néolibéralisme ». Je pense que c'est une erreur. Les politiques anti
sociales consistent à démanteler l'Etat-providence entant que
prestataire de services publics, à déposséder l'Etat actionnaire entant
que propriétaire d'entreprises publiques, à abolir l'Etat stratège
entant que planificateur des grandes évolutions du pays, et à défaire
l'Etat arbitre entant que contrôleur des abus du secteur privé,
financier notamment. Puisqu'il s'agit, dans tous ces aspects, de revenir
à une situation passée caractérisée par moins de service public, moins
de protection sociale, moins d'intervention de l'Etat dans l'économie,
et moins d'encadrement du secteur privé, le préfixe « néo » est
inapproprié.
[…]
BATAILLE DES REPRÉSENTATIONS
Cela
étant, si l'Antisocial n'est pas néolibéral, alors comment le qualifier
? D'un côté de la fracture sociale, les prélèvements obligatoires des
plus riches baissent et les intérêts des grandes firmes sont favorisés.
De l'autre côté de celle-ci, les prélèvements obligatoires des classes
moyennes augmentent et le degré de solidarité sociale diminue, au
détriment en particulier des plus démunis cependant que les petites et
moyennes entreprises tirent la langue. L'Antisocial correspond donc à ce
qu'Aristote baptisa jadis « oligarchie » : le gouvernement de la cité
au bénéfice d'une minorité, au détriment de la majorité. Ni nouveau ni
libéral, le projet antisocial est, en somme, rétrograde et oligarchiste.
Tantôt l'Antisocial procède par petits pas ; c'est généralement le cas
pour les privatisations de services publics, réalisées en plusieurs fois
afin d'atténuer les levées de boucliers. Tantôt il procède au contraire
par grands bonds en arrière : par exemple lorsque, en 2004, il devint
légal qu'une entreprise adopte chez elle des règles moins favorables aux
salariés que les accords de branche.
POUR RÉUSSIR À FAIRE RECULER
LES SOLIDARITÉS SOCIALES, L'ANTISOCIAL DOIT OBTENIR AU PRÉALABLE LA RÉSIGNATION DU PLUS GRAND NOMBRE.
Mais,
faute d'un mouvement social suffisamment fort pour lui mettre un coup
d'arrêt, et faute de victoire électorale d'un mouvement politique
proposant une politique de progrès social, cette grande marche arrière
est à l'œuvre sous nos yeux et dans nos vies à un rythme qui va
s'accélérant.
Les conditions d'accès aux allocations chômage sont
durcies année après année. Des protections inscrites dans le code du
travail sont remises en cause, en particulier en autorisant chaque
entreprise à les supprimer chez elle. La possibilité réelle de
manifester ou de faire grève s'affaiblit en pratique, notamment du fait
de réformes destinées à limiter la portée de l'exercice. L'accès aux
soins de l'hôpital public se révèle de plus en plus coûteux. Les droits à
la retraite sont sans cesse retardés et amoindris. Les enseignants sont
sous-payés par rapport à la moyenne européenne en même temps que la
machine éducative reproduit et perpétue de plus en plus les inégalités
sociales de départ. Les conditions de travail de nombreux fonctionnaires
se dégradent au point de mettre en danger leur santé et la qualité du
service. Les prélèvements obligatoires les plus équitables, c'est-à-dire
plus lourds dans le budget des plus privilégiés, baissent, tandis que
les prélèvements obligatoires les plus injustes, ceux plus lourds dans
le budget des plus démunis, augmentent. Les réfugiés méditerranéens et
les sans-papiers se voient refuser une politique humainement décente
d'accueil et d'accompagnement. Le mal-logement s'enracine profondément
dans notre société et frappe plus violemment les plus jeunes. Les
habitants des banlieues pauvres sont systématiquement plus durement
touchés que les autres par les maux du pays : principalement le chômage,
la précarité et la criminalité. La population rurale est lentement
abandonnée à un inexorable isolement par la fermeture progressive des
services publics et des commerces de proximité. Quant aux populations
victimes de l'extrême pauvreté et de la faim, elles sont quasiment
absentes des préoccupations de la cité : c'est comme si elles étaient
invisibles.
Pour réussir à faire reculer les solidarités sociales
dont des millions de foyers ont un besoin réel voire vital, l'Antisocial
doit cependant obtenir au préalable l'acceptation ou la résignation du
plus grand nombre. Cette capitulation dans les esprits est d'autant plus
indispensable que, recul après recul,
les perdants du projet antisocial deviennent majoritaires dans la population. C'est pourquoi ces réformes sont précédées et accompagnées par une
bataille des représentations.
De fait, systématiquement, une propagande massive prépare les esprits
au démantèlement des politiques sociales visées. Elle repose sur une
triple diabolisation : la diabolisation des populations qui ont besoin
de ces politiques, notamment des chômeurs ; la diabolisation des acteurs
de ces politiques, au premier rang desquels les fonctionnaires ; et la
diabolisation des protections elles-mêmes, en particulier du code du
travail.
[…] Ainsi les médias audiovisuels dominants en viennent-ils à la diffusion en boucle d'un véritable
catéchisme antisocial. Résumons ce credo, qu'ils répètent inlassablement comme les prières d'un chapelet.
- Il y a trop d'assistanat en France, ce qui encourage les chômeurs à ne pas travailler.
- Si les chômeurs n'ont pas d'emploi, c'est surtout parce qu'ils ne cherchent pas assez.
- Le code du travail est l'une des principales causes du manque d'embauches en France.
- Faciliter les licenciements crée des emplois.
- Baisser les charges des entreprises, qui sont trop lourdes, est la meilleure voie pour créer des millions d'emplois.
-
Notre système de protection sociale est beaucoup trop généreux. - La
Sécurité sociale est en déficit à cause de ceux qui profitent de son
excessive générosité.
- Les syndicats défendent des positions
archaïques et, lors qu'ils lancent des grèves, c'est pour défendre les
privilèges des fonctionnaires.
- Il y a beaucoup trop de grèves en France : les usagers sont pris en otages.
-
Air France est en difficulté à cause des privilèges des pilotes et du
refus chez les salariés de faire les efforts nécessaires.
- C'est à cause des syndicats et des régimes spéciaux des cheminots que la SNCF va mal.
- Le secteur privé fonctionne plus efficacement que le secteur public, qui gagnerait à copier ses méthodes de management.
- Les fonctionnaires sont trop paresseux et trop nombreux.
-
L'Education nationale échoue à éduquer les jeunes d'aujourd'hui, qui
sont beaucoup moins bien cultivés et éduqués que ne l'étaient leurs
grands-parents.
- Les réfugiés, les sans-papiers, les immigrés
sont traités trop généreusement en France, et souvent mieux que ne le
sont les Français.
- On paie beaucoup trop d'impôts en France.
Comme nous le verrons au fil des pages, toutes ces croyances, et d'autres de même teneur antisociale, sont fausses.