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mercredi 1 mai 2019

Macron droit dans le mur ! Le bilan amer des gilets jaunes



Par Lucas Bretonnier, Laurence Dequay et Alexandra Saviana

Après cinq mois de crise, quelque 1.400 débats dans toute la France et des mesures qui sont loin de faire l'unanimité, les "gilets jaunes" ne se sentent toujours pas entendus.

Peut-on sortir de cinq mois de crise comme on referme une parenthèse un peu pénible, en calmant les mécontents à coups de mesures sectorielles ? Le mouvement des « gilets jaunes », par la puissance de son surgissement comme par la peur et le rejet virulent qu'il a suscités chez certains représentants des « élites », nous raconte l'état profond du pays. Evidemment, la déliquescence du mouvement, au fil des « actes », et les ignobles slogans, tel ce « suicidez-vous ! » lancé aux policiers, en ont incité beaucoup à rentrer chez eux. Mais la rancœur, l'envie d'être entendus, de se sentir pleinement citoyens, n'ont pas disparu.
Marianne est retourné interroger ces « gilets jaunes » des premières heures, ceux qui s'étaient mobilisés pacifiquement. Ils jugent sévèrement l'évolution du mouvement, mais ne renient rien de leurs revendications. Les annonces d'Emmanuel Macron ? Ils n'y voient que des mesures disparates. Pas toutes mauvaises, bien au contraire. Mais à côté de la plaque. Rien qui réponde à l'enjeu majeur apparu au mois de novembre : le décrochage de certains territoires et de certaines populations des petites classes moyennes. Le RIC à l'échelle locale (moins subversif qu'à l'échelle nationale), le moratoire sur les fermetures d'hôpitaux et d'écoles… Pourquoi pas ? Mais on traite les symptômes sans vision d'ensemble. Surtout, quelle aberration : la réponse était rédigée, enregistrée, Notre-Dame a tout bousculé, et il faudrait attendre d'une prise de parole nouvelle ce qui n'était pas dans la première mouture ? Un lapin sorti du chapeau pour époustoufler le chaland ? Situation ubuesque ! Pourtant, les propositions existent, parfois dans le camp même du président. Encore faut-il identifier les causes de la crise plutôt que s'accrocher à un modèle qui a échoué.

“NE PLUS RIEN ATTENDRE”

JÉRÉMY MARTIN, 32 ANS. Cadre commercial (Seine-Saint-Denis)

Depuis qu'Emmanuel Macron a écarté l'idée d'instaurer le référendum d'initiative citoyenne que nous réclamons, je n'attendais plus grand-chose de ce pseudo-« grand débat ». Sans ce renversement, cette évolution vers une VIe République qui ferait primer la démocratie directe sur la démocratie représentative, nous ne pourrons vaincre les lobbies qui nous empêchent notamment de défendre le climat, l'écologie. Je suis commercial dans le transport. Je vois notre pays se désindustrialiser, des dizaines de PME souffrir et licencier. J'ai aussi rejoint les « gilets jaunes » pour que cesse l'évasion fiscale, l'optimisation, qui profitent uniquement aux grands groupes. Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, va taxer un peu les Gafam, c'est positif. Cependant, il n'a encore rien fait contre les abus de la finance, du CAC 40. Or il faut que chacun paye son impôt en toute équité ! Je suis tout de même partagé sur l'évolution du mouvement des « gilets jaunes ». D'un côté, l'engagement des black blocs, des « ultrajaunes », met la pression sur le gouvernement. De l'autre, il nous fait perdre des manifestants qui ont peur, comme nombre de mes amis, de perdre un œil, un pied, dans les affrontements avec la police. Toutefois, les « gilets jaunes » ont commencé et réussi, malgré les difficultés, à se structurer, à désigner des représentants. J'irai donc, à leur appel, manifester le 1er mai.

“PROTESTER QUEL QU'EN SOIT LE PRIX”

MARTINE NOURRY, 37 ANS. Conseillère principale d'éducation (la Réunion)

Je ne suis pas très optimiste. J'ai vu l'incendie de Notre-Dame avec des amis, à la télé. Nous nous sommes dit que nos demandes sociales passeraient au second plan. Les premières réponses de Macron sont, selon moi, bien différentes des attentes des « gilets jaunes ». Vous ne résoudrez pas les problèmes des Français en vous penchant sur le cas d'une école comme l'ENA, qui, malgré tout, assure un minimum d'égalité des chances grâce à son concours. Après, il faut reconnaître que notre situation, à la Réunion, est assez différente de celle de l'Hexagone. Nos demandes le sont aussi.
Nous avons réalisé qu'il a suffi jours de mobilisation pour que l'île soit bloquée, qu'elle était très vulnérable aux importations. Depuis, nous réfléchissons à notre alimentation, à la manière aussi dont nous élevons notre cheptel. Pour répondre à ces questions, nous espérons que nous finirons par obtenir un référendum d'initiative locale pour pouvoir nous prononcer. En revanche, je trouve inadmissible que l'Etat, dans l'Hexagone ou ailleurs, violente sa population. Les « gilets jaunes » ne sont pas des sauvages. Ce sont des personnes désespérées. Je trouve triste que l'on en vienne à utiliser autant la force face à une manifestation populaire. Il y a une vraie incompréhension face à ce mouvement. Le fait que les « gilets jaunes » continuent de descendre dans les rues montre que ce sont de vrais opposants politiques qui veulent protester, quel qu'en soit le prix.

“NOUS VOULONS VIVRE DE NOTRE TRAVAIL”

RICHARD PATIENT, 45 ANS. Auxiliaire de vie scolaire et DJ (Seine-Maritime)

J'attends toujours la ou les mesures qui augmenteraient notre pouvoir d'achat. Le président a, certes, relevé de 100 € la prime d'activité. Mais cette aide reste imprévisible : elle varie en fonction du nombre d'heures que l'on parvient à travailler. Et il suffit de gagner un peu trop pour ne plus y avoir droit. Je préférerais qu'il revalorise le Smic à 1 500 € net ! Car notre message principal, celui qui m'a poussé à endosser un gilet, c'est notre aspiration à vivre de notre travail !
Nous ne sommes pas des « fainéants ». Moi, j'accepte la polyvalence. Avec mon Bafa [brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur], pour travailler 35 heures par semaine, je cumule trois emplois à temps partiel : auxiliaire de vie scolaire dans une école primaire, assistant le midi à la cantine et assistant de vie périscolaire le soir. Cet été, je travaillerai dans les centres aérés de ma ville. Mais je ne sais pas comment se présentera la rentrée en septembre…
Je suis toujours membre d'un groupe Facebook de « gilets jaunes », même si certaines tentatives de récupération politique, notamment à l'extrême droite, me hérissent. Simplement, je ne défile plus tous les samedis, car je trouve qu'avec les confrontations violentes ça tourne en rond. La dernière fois, c'était en janvier, j'avais installé une enceinte sur mon vélo et diffusé un madison. Des « gilets jaunes » ont commencé à danser en ligne, c'était très sympa… Malgré tout, ce mouvement a un mérite : montrer que nous ne pouvons nous satisfaire de nos conditions de vie.

“NOS SITUATIONS NE S'AMÉLIORENT PAS"

DELPHINE NOTELET, 45 ANS. Aide à domicile pour personnes âgées (Calvados)

Pour moi, les annonces d'Emmanuel Macron n'ont jusqu'ici rien changé. Avec mon compagnon qui perçoit une retraite de 1 100 € net, et moi, un salaire équivalent, nous avons rempli le formulaire de simulation de la CAF. Résultat, nous n'avons pas droit à l'augmentation de la prime d'activité ! En outre, comme le prix de l'essence remonte, dès le 20 du mois, je dois demander un acompte sur ma prochaine paye pour payer mon essence. Je ne vais plus au Leclerc, seulement au Aldi, pour un demi-chariot, car je ne peux me permettre d'acheter plus. Les retraités dont je prends soin, et pour lesquels je me suis mobilisée, ne voient pas davantage leur situation s'améliorer. Aussi, j'ai beau être chrétienne, l'avalanche de dons promis après l'incendie de Notre-Dame me choque lorsque je la compare à l'indifférence à l'endroit des pauvres qui mendient au Havre, des difficultés de certaines de mes collègues qui fréquentent à l'année Les Restos du cœur… Sur le rond-point, nous avons fini par nous diviser.
Certains « gilets jaunes » ont accepté l'invitation de la mairie de Honfleur de migrer dans une cabane près du terrain de foot. Je suis encore choquée d'avoir été gazée sur les Champs-Elysées avec des personnes de plus de 70 ans, alors que nous défilions sans rien casser. J'ai peur qu'avec Emmanuel Macron le pays ne finisse en guerre civile.

“MACRON FAIT DE LA RÉCUPÉRATION”

GILLES LATOUR, 49 ANS. Eleveur (Meuse)

Emmanuel Macron essaie de gagner du temps pour les élections européennes. Je sais que ses propositions ne vont certainement rien changer pour moi. La suppression de l'ENA ou de l'Ecole nationale de la magistrature, qu'est-ce que ça peut changer à ma vie ? Je ne suis même pas certain que ça permette de faire de vraies économies. J'ai l'impression que Macron a profité d'un désastre culturel, l'incendie de Notre-Dame, pour faire de la récupération politique. C'est lamentable. D'ailleurs, cet épisode a montré une chose : quand on veut, on trouve de l'argent. Pour reconstruire ce qui n'est, finalement, qu'un tas de cailloux… Alors qu'on ne trouve pas un centime pour sauver les gens qui crèvent de faim dans notre pays. On marche sur la tête.
J'espère qu'il ne pense pas que ces mois de débat nous ont fait oublier ce qu'il se passait dans le pays. Il risque d'y avoir du monde dans la rue ce 1er probablement davantage qu'Emmanuel Macron ne le pense. J'irai sans doute manifester. Car, depuis le début du mouvement, rien n'a changé dans ma vie. Après toutes ces semaines de manifestation, je suis toujours « gilet jaune ». Même si j'ai dû lever le pied pour m'occuper de mon exploitation, de mes animaux. Mais, dans mon secteur, nous sommes toujours mobilisés : nous avons loué une cabane 30 € par mois au département. C'est symbolique, mais nous voulons montrer que nous sommes toujours là… Malgré les violences qu'il a pu y avoir dans certaines manifestations ou les intimidations que nous avons pu subir.

“CES MESURES SONT UN GADGET”

ANNE-SOPHIE HERREWYN, 48 ANS. Infirmière (Bouches-du-Rhône)

Je suis toujours « gilets jaunes ». Les violences sont condamnables et les « suicidez-vous ! » scandés la semaine dernière, inacceptables. Mais il faut se rendre compte de la violence policière : j'ai vomi pendant deux jours après avoir respiré du gaz lacrymogène en manifestation. Avec les « gilets jaunes » de la Barque [un péage autoroutier près d'Aix-en-Provence] , on a réussi à convaincre la maire d'Aix de nous mettre un local à disposition. On essaye de créer des événements. Le 5 avril, par exemple, on a fait une conférence qui a réuni 250 personnes avec le Syndicat de la magistrature, Attac, la Ligue des droits de l'homme… On fait des AG, des ateliers « RIC ». Nous avons également mis sur pied une braderie solidaire destinée à ceux qui en ont besoin.
Sur les mesures d'Emmanuel Macron, je reste perplexe. L'ENA, ça me semble être un gadget. L'indexation des retraites de moins de 2 000 € sur l'inflation est positive mais insuffisante. Il faudrait monter le plafond à 3 000 €. La baisse d'impôts pour les classes moyennes ? Je suis non imposable, alors que je gagne 1 800 €. Il y a une bonne centaine de produits de base auxquels on pourrait appliquer la TVA à 5,5 %. La création d'un RIC local est un premier pas : on pourra prouver son efficacité et plaider pour le RIC national. Le gel des fermetures d'hôpitaux et d'écoles est une bonne chose, mais il faut qu'ils se penchent sur les salaires des personnels soignants en France. Quant à Notre-Dame… Je suis ravie qu'ils aient trouvé 1 milliard en deux jours, mais un peu écœurée aussi.

“PLUS CONFIANCE DANS CE GOUVERNEMENT”

CHRISTOPHE TORRENT, 32 ANS. Travaille dans l'événementiel (Tarn-et-Garonne)

Je me sens un peu exclu des annonces d'Emmanuel Macron qui ont fuité. Avec mon très petit salaire, je n'ai pas l'impression d'être exactement concerné. Ce qui est envisagé à propos de l'ENA me fait plaisir, car je pense qu'il s'agit d'un établissement uniquement fait pour les fils et les filles de riches. Mais est-ce que le nouveau système sera forcément égalitaire ? Je ne suis pas sûr d'avoir confiance en ce gouvernement et je ne suis pas certain qu'il ait voulu nous comprendre.
Grâce aux « gilets jaunes », nous avons pu dire quels sont nos attentes, nos craintes, nos espoirs. Nous avons réussi à capter un peu l'attention des médias alors que, d'habitude, les gens ordinaires n'ont pas la parole. Avec un peu de chance, peut-être qu'un jour notre voix sera entendue ? Les « gilets jaunes » m'ont aussi donné l'occasion de rencontrer des personnes formidables que je n'aurais jamais connues sans cette mobilisation. Cela peut paraître dérisoire, mais le mouvement a créé des liens.
Avec le recul, je pense qu'il faut que l'on trouve un autre moyen de manifester. Au bout de cinq mois, les manifestants de Montauban finissent par être très seuls. Il faudrait trouver une action qui nous permette de nous joindre à eux, toutes les semaines et tous les week-ends. Une action par laquelle on pourrait éviter la violence. Je la condamne sous toutes ses formes, qu'elle soit du côté des manifestants ou du côté des forces de l'ordre. Car, à la fin, nous ne sommes que des citoyens, jetés les uns contre les autres.

“IL FAUT UN RIC À L'ÉCHELLE NATIONALE”

ALISON HUBERT, 28 ANS. Professeur des écoles (Nord)

A Lille, depuis l'acte XIX, il y a des black blocs. Donc la préfecture durcit le ton, et il est plus compliqué d'obtenir un parcours pour manifester. Je suis une pacifique. Je fais partie de ceux qui pensent que plus il y aura de violences, moins on y arrivera. Moi qui étais novice, j'en suis à mon 17e acte sur 23 ! J'ai toujours peur. Peur de la police. Peur d'être gazée. Plusieurs fois dans les manifs, j'ai vu des gens vomir. Il y a un mois, place de la République, ils ont tapé une petite dame de 50 ans à la tête, fracture du crâne. J'ai acheté un casque… On est un groupe de sept ou huit personnes organisatrices à Lille. On partage des moments, des dîners. On a créé un site Internet. On publie beaucoup de réponses à l'actu.
Sur les mesures d'Emmanuel Macron, indexer les retraites, je trouve que c'est une bonne chose, mais, après tout, ça me semble normal, ce n'est pas transcendant. Idem pour les hôpitaux et les écoles. Il faudrait même en créer ! Le RIC local, c'est non : c'est au niveau national qu'il le faut. Il faut continuer la lutte. Pour le RIC national mais aussi pour la TVA à 5,5 ou à 0 % pour les produits de première nécessité. Et il faut que ce soit les citoyens qui décident ce qu'est un « produit de première nécessité ». Car on voit bien la méconnaissance de nos réalités chez nos responsables politiques. C'est comme les milliardaires qui donnent pour Notre-Dame…
Et on ne peut s'empêcher de se dire qu'ils vont nous avoir, d'une manière ou d'une autre, à la fin. Il y a une vraie crise de confiance.

“NOUS N'AVONS PAS SU NOUS ORGANISER”

FRANCIS PERRENOD, 58 ANS. Routier (Haute-Loire)

Jusque-là, les annonces de Macron ne me semblent pas répondre aux revendications des « gilets jaunes ». L'ENA ? Ça n'a jamais été une de nos demandes. La mobilisation du 17 novembre portait sur une taxe sur les carburants, pas sur les hauts fonctionnaires… Et, aujourd'hui, le prix du carburant est bien supérieur à ce qu'il était en novembre dernier, sans même que la taxe soit appliquée !
Seule chose qui réponde à nos attentes : la réindexation d'une partie des retraites sur le coût de la vie. Et aussi le fait qu'il souhaite faire une remise supplémentaire aux gens qui paient l'impôt… Mais, à l'heure actuelle, ceux qui sont encore mobilisés sur les ronds-points, ce sont des personnes qui frôlent le seuil de pauvreté. Ces mesures ne les concernent donc pas vraiment. Cela étant dit, la mobilisation a rapidement faibli à la suite des heurts contre les forces de l'ordre à Paris. Cela ne correspondait pas à ce que souhaitaient les gens : nous voulions nous engager, mais nous ne souhaitions pas que les choses dégénèrent.
Malheureusement, les black blocs et les casseurs sont venus se greffer sur notre mouvement. Ils ont fait des choses que je ne peux pas cautionner. Le but des « gilets jaunes » n'était pas de piller les riches pour être à leur niveau. J'ai essayé de me rapprocher de personnes comme Ingrid Levavasseur, mais elle a joué à l'anguille et c'était difficile à suivre… Mais j'ignore l'ampleur des menaces qu'elle a reçues. C'est peut-être le tort originel du mouvement : se montrer critique à l'égard de toute personne qui sortait du lot pour essayer de nous structurer. Nous n'avons pas su nous organiser….

“JE SUIS UN PEU DÉSENCHANTÉ”

CONSTANTIN DAVID, 45 ANS. Entrepreneur (Val-de-Marne)

L'ENA, ce n'était pas vraiment le débat. Il faudrait surtout revoir les taxes, comme la TVA. C'est quand même l'impôt le plus injuste qui existe en France ! Je suis certain que c'est une demande que les Français auraient pu faire monter plus clairement au cours du « grand débat », si nous avions vraiment eu l'occasion d'être écoutés. Ce n'était pas le cas : c'était plutôt le « grand bla-bla », un long tunnel de conférences monopolisé par Emmanuel Macron. Je ne suis pas surpris. Je n'attends plus rien de la classe politique depuis plusieurs années. J'en suis dégoûté : je n'ai pas voté depuis 2005.
Après toutes ces semaines de mobilisation, je suis aussi un peu désenchanté par la manière dont nous avons manifesté. Occuper les ronds-points le premier samedi était une bonne manière d'attirer l'attention. Mais continuer ainsi pendant des semaines, quitte à bloquer les gens qui allaient bosser… Ce n'était pas la bonne solution. Nous aurions peut-être dû faire comme dans le sud de la France et bloquer les péages.
Il y a eu un certain amateurisme. Je l'attribue au fait que les « gilets jaunes » sont des gens qui ne sont pas forcément habitués aux manifestations. Je pense toutefois que certaines violences ont volontairement été surestimées : les médias ont évoqué la dégradation du Fouquet's pendant des heures. Mais pourquoi ne parle-t-on pas davantage des raisons qui poussent les gens à bout, à la révolte ? J'ai l'impression que les vrais casseurs sont passés entre les mailles du filet, alors que les personnes blessées lors des manifestations étaient avant tout non violentes…


mardi 30 avril 2019

1er mai 2019 : c’est le moment !

A l'occasion du 1er mai, je vous retransmet l'article d’Évariste


ReSPUBLICA

lundi 29 avril 2019
Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org
 
Cette année, le 1er mai – journée internationale des travailleurs – s’inscrit dans un contexte particulier, après le « 24ème acte » du mouvement des gilets jaunes et presqu’une semaine après les « non-annonces » du Président de la République qui continue d’appliquer son programme ultra-libéral. Ce n’est pas la première fois que cette journée de mobilisation traditionnelle revêt un caractère spécial. Il suffit de regarder quelques années en arrière pour s’en apercevoir, en 2002 – lors de l’entre-deux-tours présidentiel alors que le Front national était au second tour – ou en 2016 – lors de la « loi travail » – ou bien encore simplement l’année précédente avec un niveau de radicalité très présent dans plusieurs grandes villes de France. Alors pourquoi cette année serait si spéciale ?
Il n’est donc pas question de tout miser ou de tout espérer d’un 1er mai qui permettrait de gagner en une seule journée – nous savons que la construction du rapport de force passe aussi par la construction des organisations politiques, syndicales, d’éducation populaire – mais il convient de réfléchir à la portée symbolique et stratégique de cette journée actuellement. En effet, celle-ci survient après cinq mois de mobilisation sociale dans le cadre d’un mouvement atypique et fort que représentent « les gilets jaunes », après une mobilisation toute aussi importante sur les thématiques écologiques et dans un contexte où le gouvernement (qui a certes été obligé de lâcher sur quelques points) continue de vouloir appliquer sa politique de classe envoyant un signal fort qui doit appeler une riposte générale. Mais ce n’est pas tout, car trois points viennent s’ajouter à cette situation qui peuvent la rendre en somme exceptionnelle :
– Le mouvement syndical combatif qui comprend la nécessité d’avoir un 1er mai très réussi pour différentes raisons. Côté CGT, l’approche du 52ème congrès compte pour la mobilisation, de plus en interne la contestation gronde contre le réformisme de la « direction » (qui a débouché sur un appel de plusieurs fédérations et unions départementales il y a quelques semaines pour le 27 avril 2019) et il ne faut pas oublier que certains militants CGT souhaitent que le syndicat revienne sur le devant de la scène. Côté Solidaires, si le syndicat a pris position assez rapidement pour le mouvement des gilets jaunes et que la jonction dans le secteur privé s’est faite plus facilement avec ces derniers, il sait également l’importance d’exister en tant que tel lors du 1er mai, mais le versant fonction publique prépare aussi la date du 9 mai comme une journée de grève nationale. Des secteurs fortement mobilisés comme l’éducation devront aussi grossir les rangs, notamment avec la FSU.
– La tentation du tout répressif par le gouvernement (interdictions administratives de manifester, véhicules blindés, flash-balls, brigades des voltigeurs remises en place…) qui n’aura pas éteint la contestation mais au contraire rassemblé dans une fraternité sociale des mouvements et citoyens qui ont tous été frappés par la violence, « pacifistes » compris. Il s’agit donc d’un moment important, à savoir celui où il faut démontrer que la liberté de manifester, d’expression, base d’une société démocratique, ne peut être remise en cause impunément par le gouvernement. Les appels à un « acte ultime », à l’alliance des gilets jaunes et rouges, à une contestation générale, circulent massivement sur les réseaux sociaux et militants et pourraient être partagés par de nombreuses personnes passant outre les chapelles et le sectarisme.
– L’auto-organisation acquise dans le cadre du mouvement des gilets jaunes par des dizaines de milliers de citoyens, qui en plus de s’être fortement conscientisés, savent que la convergence est nécessaire, qu’il est indispensable de s’allier avec le mouvement syndical notamment et que le 1er mai représente une journée qui pourrait être la démonstration de force nécessaire pour faire plier le gouvernement. Ainsi, sans avoir besoin d’organiser des montées en car à Paris, la ville devrait bien être l’épicentre d’un mouvement pluriel, aux modalités de manifestation différentes, mais unies dans un ras-le-bol explosif.
Si nous rajoutons à cela l‘approche des élections européennes, les organisations politiques devraient mobiliser de manière importante, du mouvement anarchiste dès le matin (il faut aussi prendre en compte le renforcement relatif de ces organisations depuis quelques mois) jusqu’aux partis politiques avec essentiellement la France insoumise, mais aussi sûrement un rebond du PCF. Autant dire que chaque appareil et courant a toutes les raisons du monde de se mobiliser de manière conséquente cette année, qu’il s’agisse de raisons stratégiques, de calendrier interne ou politique… mais aussi pour opposer une réponse au gouvernement avec un mouvement social qui peut faire trembler le pouvoir s’il reste déterminé.
Cette journée du 1er mai ne résoudra pas les questions du blocage de l’économie, de la construction d’une grève public/privé réellement effective, mais a déjà permis de faire bouger les lignes dans de nombreux collectifs militants, sur la nécessité de hausser le ton pour se donner les moyens de construire une République réellement sociale. Il s’agit d’un moment qu’il faut saisir, en se donnant les moyens possibles de réussir ce 1er mai, c’est-à-dire commencer par toutes et tous y participer, avec ou sans gilets jaunes, avec ou sans attaches politiques ou syndicales, mais pour faire masse et marcher vers nos objectifs.
Alors si vous hésitez encore à sortir demain, en pensant qu’il s’agit d’une énième manifestation, c’est peut-être le moment d’y aller et d’entraîner le plus grand nombre

samedi 2 mars 2019

Violences policières : Emmanuel Macron toujours sourd à la mobilisation anti-LBD


Par Hadrien Mathoux


Plusieurs institutions internationales ont mis en cause la brutalité du maintien de l'ordre lors des manifestations des gilets jaunes, notamment l'utilisation du LBD et de la grenade GLI-F4. Le gouvernement reste droit dans ses bottes.
Plaies béantes, hématomes spectaculaires, gueules balafrées. Laurent Thines, neurochirurgien au CHRU de Besançon, désigne un collage de photographies qu'il a compilé ; des gilets jaunes, le corps et le visage meurtris par des tirs de LBD (lanceurs de balles de défense, arme qui a succédé au flash-ball) et des grenades envoyées par les forces de l'ordre lors des manifestations. Colère de celui qui a lancé la pétition des soignants pour un moratoire sur l'usage de ces armes, qualifiées d'"intermédiaires" ou de "sub-létales" : "Pour moi, ces photos, c'est le mur de la honte".
Depuis le début des mobilisations, d'après les chiffres compilés par le journaliste spécialisé David Dufresne, 2.000 gilets jaunes ont été blessés, dont 220 gravement. 63% l'ont été par des tirs de LBD. 21 personnes ont été éborgnées, dont 19 par le successeur du flash-ball, et 2 par des grenades. 5 manifestants ont eu une main arrachée, et Zineb Redouane, une femme de 80 ans, est décédée après avoir été blessée par une grenade lacrymo. Ces données statistiques brutes, en sus des images témoignant d'une répression souvent violente des mobilisations par les policiers, ont donné lieu ces derniers jours à plusieurs prises de position au niveau international.

Condamnations internationales

Le 14 février, un groupe d'experts de l'ONU publie un communiqué relayant "des allégations graves d’usage excessif de la force" lors des opérations de maintien de l'ordre en France depuis novembre 2018. Les spécialistes membres du Haut commissariat aux droits de l'Homme des Nations Unies pointent, en particulier, "des blessures graves causées par un usage disproportionné d’armes dites 'non-létales' telles que les grenades et les lanceurs de balles de défense ou 'flashballs'". Après l'ONU, suit l'Europe : le même jour, le Parlement européen vote à 438 voix pour, 78 contre et 87 abstentions une résolution dénonçant "le recours à des interventions violentes et disproportionnées de la part des autorités publiques lors de protestations et de manifestations pacifiques" ; sans cibler explicitement la France, le texte a été précédé de débats essentiellement concentrés sur le contexte des gilets jaunes.
La résolution n'appelle pas à l'interdiction des LBD, ce qui pousse alors plusieurs eurodéputés de gauche à s'abstenir, dénonçant les pressions d'une partie de la droite pour édulcorer les exigences du texte. Enfin, ce mardi 26 février, la commissaire aux droits de l'Homme du Conseil de l'Europe, Dunja Mijatovic publie un mémorandum adressé aux autorités françaises : elle y appelle le gouvernement à "suspendre l'usage des lanceurs de balles de défense dans le cadre des opérations de maintiens de l'ordre" et enjoint la France à revoir "au plus vite" la doctrine d'emploi des fameuses armes "intermédiaires".
Qu'est-il reproché à ces instruments de maintien de l'ordre ? Ce jeudi 28 février, l'eurodéputée Marie-Christine Vergiat (élue sur une liste Front de gauche en 2014) organisait une conférence de presse pour réclamer la suspension de l'utilisation des LBD et des grenades lacrymogènes GLI-F4. "Les armes intermédiaires sont dangereuses et mal utilisées", estime la parlementaire, accompagnée de plusieurs figures de la lutte contre les violences policières. Parmi elles, Raphaël Kempf, avocat au barreau de Paris qui défend bon nombre de victimes. Et s'appuie sur des textes produits par des autorités publiques ; ainsi, un rapport conjoint de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) et de l'Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) datant de 2014 classe la GLI-F4 dans la catégorie des armes léthales ; le code de sécurité intérieure indique que ces grenades lacrymogènes peuvent servir au maintien de l'ordre mais également être destinées à l'usage militaire. De quoi faire dire à l'avocat que "l'Etat sait depuis au moins cinq ans que cette arme est dangereuse".
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Concernant le LBD, Raphaël Kampf s'appuie sur un rapport du défenseur des droits concernant le maintien de l'ordre, rendu en janvier 2018. Le texte indiquait que le préfet de police de Paris avait interdit le LBD dans les opérations de maintien de l'ordre "au regard de sa dangerosité et de son caractère inadapté dans ce contexte". Recommandation qui a manifestement été rangée au placard s'agissant des manifestations des gilets jaunes. Commentaire de l'avocat : "L'Etat sait que ces armes sont dangereuses, et il continue de les utiliser : pourquoi ? En vérité, le gouvernement joue une stratégie de la tension, il cherche à faire peur aux gens pour les dissuader d'aller manifester."

Dangers graves pour la santé

Le neurochirurgien Laurent Thines, utilisant un diaporama précis et volontairement explicite, a lui documenté la gravité des lésions infligées par les armes sub-létales : "Je suis effaré de voir des gens revenir de manifestation avec des blessures gravissimes, qui entraînent des pertes de substance", s'insurge le médecin. "Les LBD sont faits pour neutraliser des individus dangereux sans les tuer, on en a vu utilisés contre des terroristes ; ce ne sont pas des armes de maintien de l'ordre, ce sont des armes fabriquées pour blesser gravement". Explications scientifiques à l'appui : lourdes et rigides, les balles des LBD partent à 324 kilomètres/heure et ont une force d'impact de 200 joules à moins de dix mètres : l'équivalent d'un "parpaing de 20 kilos lâchés à un mètre de hauteur sur votre tête", d'après Laurent Thines. Dans le cou ou la tête, zones que les policiers ne doivent pas viser mais qui ont été dans les faits l'objet de nombreux tirs lors des manifestations, "les balles peuvent causer une mort par asphyxie ou un AVC". Dans le visage, "les lésions occasionnent des fractures, on peut perdre un oeil , subir des traumas crâniens avec des séquelles neurologiques irrémédiables.".
S'agissant des balles reçues dans le tronc ou sur les membres, cibles recommandées pour les forces de l'ordre utilisant le LBD, le neurochirurgien estime qu'elles peuvent tout de même "causer de graves lésions ; une balle dans le coeur ou la rate peut être potentiellement mortelle". De quoi pousser Marie-Christine Vergiat à demander a minima une "suspension de l'utilisation des armes intermédiaires lors des opérations de maintien de l'ordre. Nos voisins n'utilisent pas ces armes-là". En Europe, la France est en effet l'un des seuls pays avec la Pologne et la Grèce à utiliser le LBD.
Ces arguments n'ont pas convaincu le gouvernement. La veille, dans une conférence de presse commune avec Angela Merkel, Emmanuel Macron a vigoureusement défendu l'utilisation du LBD, s'en prenant à une partie des manifestants : "la meilleure manière d'éviter ces utilisations [du LBD] et ces cas est d'éviter d'avoir des gens qui considèrent que le samedi après-midi est fait pour casser des vitrines, des institutions ou attaquer les forces de l'ordre", a attaqué le président, ajoutant : "Je le dis très simplement, je ne laisserai pas les forces de l'ordre sans aucun moyen ni d'assurer l'ordre public, ni de se défendre face à des gens qui arrivent aujourd'hui armés et avec les pires intentions". Début janvier, le Conseil d'Etat a rejeté les demandes de suspension des armes sub-létales, indiquant qu'elles étaient nécessaires aux forces de l'ordre dans un contexte d'accroissement des violences en manifestation. Certains policiers et gendarmes affirment que si cette catégorie d'armes leur est interdite, ils seront privés de moyens de défense et seraient obligés d'utiliser des armes létales.
Lire aussiLBD : en réalité, le ministère n'oblige pas vraiment les policiers à filmer leurs tirs
Une argumentation qui fait vivement réagir les partisans de l'interdiction des LBD et grenades sub-létales. Parmi eux, David Dufresne, journaliste connu pour son suivi spécialisé des violences policières, réfute l'idée que les manifestations sont plus dangereuses que par le passé : "Cela ne résiste pas à l'analyse historique : rappelons-nous l'incendie du palais du Parlement de Bretagne en 1994, les manifestations des sidérurgistes dans les années 1970, celles des pompiers dans les années 1990, sans parler de mai 68…" Le camp favorable à la suspension des armes intermédiaires pointe deux problèmes majeurs : un manque de formation, et une doctrine défaillante qui mène à "utiliser des armes de défense comme des armes d'attaque".
En effet, jusqu'à 80.000 policiers ont été mobilisés lors des manifestations de gilets jaunes entre décembre et février. Or, "il n'y a que 15.000 CRS et gendarmes mobiles en France" ; ce qui a amené les autorités à mobiliser des milliers de gardiens de la paix pas habitués au maintien de l'ordre. " Quand vous allez chercher des gardiens de la paix dans les commissariats pour lui dire 'samedi, tu as maintien de l'ordre, va t'acheter un casque', ils sont tout à fait légitimes à avoir peur. Ils ne sont pas formés, pas entraînés, pas équipés", estime David Dufresne. Autre catégorie de policiers mobilisée : les membres de la Brigade anti-criminalité (BAC), les fameux "baceux", qui sont formés à l'utilisation du LBD… mais pas au maintien de l'ordre. "Leur habitude est d'utiliser ces armes contre des présumés criminels ou déliquants, ils font du 'saute-dessus', cela n'a rien à voir avec le fait de gérer une foule", critique Dufresne.
Plus largement, le contraste entre les méthodes françaises de maintien de l'ordre et les techniques utilisées chez nos voisins plus au nord est pointé du doigt. Là où les Allemands, Anglais et Néerlandais sont réputés utiliser une doctrine de "désescalade", la France adopterait celle du "maintien à distance", regrette Marie-Christine Vergiat. Pour David Dufresne, il est possible d'éviter des débordements violents sans recourir à des armes telles que le LBD : "On peut informer les manifestants via de gigantesques haut-parleurs, utiliser la signalisation électronique et les réseaux sociaux pour faire les sommations, être mieux informés sur ce qui se prépare au sein des mouvements, ce qui est beaucoup plus compliqué en France depuis la suppression des renseignements généraux…" Autant d'éléments d'apaisement qui, d'après les récentes prises de position du gouvernement, ne sont pas prêts de voir le jour en France.

mercredi 27 février 2019

Le Conseil de l’Europe demande à la France de « suspendre l’usage du LBD »

Pour le commissariat aux droits de l’homme du Conseil, le gouvernement doit revoir « au plus vite » la doctrine d’usage de ces armes.
Par Jean-Pierre Stroobants







La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe a rendu public, mardi 26 février, un mémorandum adressé aux autorités françaises concernant le maintien de l’ordre lors des manifestations des « gilets jaunes ». Dunja Mijatovic les invite à « mieux respecter les droits de l’homme », à « ne pas apporter de restrictions excessives à la liberté de réunion pacifique » et à « suspendre l’usage du lanceur de balle de défense ».
Le lanceur de balles de défense (LBD) est accusé de causer de graves blessures chez les manifestants et la responsable bosnienne demande à Paris de revoir « au plus vite » la doctrine d’usage de ces armes. Elles devraient, provisoirement, ne plus être utilisées, estime Mme Mijatovic, qui invite aussi le gouvernement à publier des données plus détaillées sur les personnes blessées.

Le commissariat aux droits de l’homme est une institution indépendante au sein du Conseil de l’Europe, qui regroupe 47 Etats membres. Implanté à Strasbourg, il est censé favoriser le respect des droits humains et des règles démocratiques. Le rapport sur le mouvement des « gilets jaunes » a été réalisé à l’issue notamment d’une visite de la commissaire en France, le 28 janvier. Elle a rencontré, entre autres, Laurent Nuñez, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’intérieur. Cette note n’a aucune portée juridique.
« Nous jugions nécessaire d’obtenir plus d’informations sur ce vaste mouvement, de longue durée, qui implique un maintien de l’ordre sévère », commente un porte-parole. Des manifestations de masse en Turquie, en Catalogne ou en Ukraine ont déjà fait l’objet d’études semblables.

« Contexte de grande tension »

Paris, le 2 fevrier 2019 : Manifestation de « gilets jaunes » entre la place Felix-Eboué et la place de la République à Paris. Le cortège rend hommage aux victimes des violences policières. Des affrontements avec les forces de l'ordre ont lieu sur la place de la République, des équipes de policiers en civil interviennent pour disperser les manifestants.
Paris, le 2 fevrier 2019 : Manifestation de « gilets jaunes » entre la place Felix-Eboué et la place de la République à Paris. Le cortège rend hommage aux victimes des violences policières. Des affrontements avec les forces de l'ordre ont lieu sur la place de la République, des équipes de policiers en civil interviennent pour disperser les manifestants. BENJAMIN GIRETTE POUR « LE MONDE »
 
Mesurant le caractère très sensible du dossier, la commissaire prend soin de préciser qu’elle condamne « fermement » la violence, les propos et les agressions racistes, antisémites ou homophobes de certains manifestants, ainsi que les violences contre des journalistes. Reconnaissant la complexité du maintien de l’ordre « dans un contexte de grande tension et de fatigue », dénonçant les violences contre les policiers et appelant à ce qu’ils soient correctement payés et formés, le rapport rappelle toutefois que « la tâche première des membres des forces de l’ordre consiste à protéger les citoyens et les droits de l’homme ». Mme Mijatovic insiste aussi sur le fait qu’aucune impunité ne doit être admise en matière de violences policières. Et il convient de pouvoir toujours dénoncer celles-ci.
 
Un appel à « la prudence » est parallèlement adressé aux autorités judiciaires qui devraient montrer « de la retenue » en matière de recours à la comparution immédiate et aux audiences de nuit. Des inquiétude se font jour également à propos des interpellations et placements en garde à vue de personnes souhaitant se rendre à une manifestation sans qu’aucune infraction ne soit finalement relevée, ni aucune poursuite engagée, à l’issue des gardes à vue. « Ces pratiques constituent de graves ingérences dans l’exercice des libertés d’aller et venir, de réunion et d’expression », juge le rapport, estimant qu’elles ne peuvent devenir des outils préventifs du maintien de l’ordre.
A cet égard, le législateur devrait s’assurer que la loi visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations « respecte pleinement le droit à la liberté de réunion ». Une interdiction administrative de manifester constituerait une grave ingérence dans l’exercice de ce droit, estime la commissaire, et il conviendrait de ne pas ériger en délit la dissimulation volontaire « sans motif légitime » de tout ou partie du visage dans, ou aux abords, d’une manifestation.

Nouvelle discussion

Un lanceur de balle de défense de calibre 40 mm, appelé « LBD 40 ». Ici la crosse est repliée, le canon relevé pour changer de munition.
Un lanceur de balle de défense de calibre 40 mm, appelé « LBD 40 ». Ici la crosse est repliée, le canon relevé pour changer de munition. Antoine Schirer / Le Monde
Dans ses recommandations, la commissaire aux droits de l’homme plaide, enfin, contre certaines dispositions de la proposition de loi visant à prévenir les violences lors des défilés, qui doit revenir devant le Sénat, en seconde lecture, à partir du 12 mars. Les conclusions ont été transmises il y a une dizaine de jours au gouvernement. Celui-ci a décidé d’y répondre rapidement, avant qu’une nouvelle discussion s’engage avec l’organe européen.
Dans un mémorandum de cinq pages consulté par Le Monde, Paris réplique que les dispositifs de sécurité encadrant les manifestations étaient tous conformes aux dispositions légales. Et que la proposition de loi montrée du doigt présente désormais toutes les garanties « de solidité et de sécurité juridique ».
A propos des LBD, le gouvernement conteste l’idée d’une suspension de l’usage de ces armes et rappelle l’avis du Conseil d’Etat, qui a estimé qu’elles sont adaptées lors de manifestations, marquées par « des violences volontaires, des voies de fait, des atteintes aux biens et des destructions ». « Seules les enquêtes de l’IGPN [la police des polices] ou les enquêtes pénales peuvent établir un usage disproportionné de la force », indique aussi la réponse.
A propos des comparutions immédiates (26 % de l’ensemble des réponses pénales), c’est « la gravité des troubles » qui a nécessité des réponses judiciaires rapides. Et en ce qui concerne la liberté de réunion, la réplique souligne que le Conseil constitutionnel a admis qu’elle puisse être limitée s’il s’agit de sauvegarder l’ordre public.

mardi 29 janvier 2019

Christophe Castaner veut poursuivre Eric Drouet après son appel au "soulèvement" des gilets jaunes



Par Louis Nadau

Le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a indiqué ce mardi 29 janvier qu'il allait saisir le parquet afin qu'il engage des poursuites contre le gilet jaune Eric Drouet, après que la page Facebook qu'il a fondée eut appelé à "un soulèvement sans précédent par tous les moyens utiles et nécessaires".

"C'est un appel à l'insurrection !", s'indigne Christophe Castaner. Ce mardi 29 janvier, le ministre de l'Intérieur a annoncé sur BFMTV sa volonté de signaler le cas d'Eric Drouet au parquet en vue de poursuites. En cause : le groupe de gilets jaunes "La France en colère !!!", fondé par cette figure du mouvement, a publié samedi un communiqué de presse appelant à "un soulèvement sans précédent par tous les moyens utiles et nécessaires".
Riposte du premier flic de France : "Cette dernière déclaration relève à mon sens d'une infraction pénale. Nous ferons un article 40 pour cela, pour que le procureur décide s'il veut poursuivre ou pas". Ledit article 40 dispose que "toute autorité constituée (…) qui acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République". Outre l'appel au "soulèvement", le communiqué des gilets jaunes, publié en réaction à la blessure lors de l'acte XI de la mobilisation de Jérôme Rodrigues, proche d'Eric Drouet, décrétait "l'état d'urgence du peuple" et s'achevait par une référence à La Marseillaise : "Citoyens, formez vos bataillons."