DU POSSIBLE, SINON
J'ETOUFFE
Convergence
des luttes
conjugaison des forces
puissance du nous
Brutalement attaqués par un gouvernement
obstinément sourd et
inhospitalier, nous contre-attaquons.
Ensemble.
Les décideurs nous sacrifient sur l'autel de la
rentabilité faisant de
nous la chair à canon d'objectifs
économico-financiers.
Le projet de constitution européenne
fait impasse sur les droits sociaux.
Impasse sur les
vivants.
Précarisés, expulsés, pressurisés, nous sommes
pourtant bien là.
Combien coûte un logement ? Combien coûtent
les transports en commun ?
Combien
coûtent le pain, la viande ?
Et
nous, que valons nous encore ?
Quel sens donner à nos vies
lorsque les droits les plus élémentaires sont
remis
en question ou bafoués ?
Si la démocratie a un sens, c'est à
nous de l'agir.
Nous refusons un monde construit en niant ses
habitants.
Aujourd'hui, nous sommes tous menacés. Cette menace
est concrète.
Elle porte sur les vies mêmes, les capacités à
faire et défaire des mondes.
Elle nous concerne tous, là où
nous nous tenons.
Dans la rue. Au travail. À la maison. À
l'école.
C'est pourquoi nous devons créer des lignes de
convergence neuves et inaliénables.
Bâtir des forces contre la
peur.
Ne laissons pas détruire les droits collectifs et la
solidarité entre tous.
A partir de nos pratiques et
expériences, exigeons des droits nouveaux !
Ce que ces mois de
lutte nous ont appris, nous voulons le partager avec tous.
Nous
voulons librement circuler, penser, travailler.
Nous voulons du
temps.
Nous voulons des soins, des médicaments.
Nous
voulons apprendre.
Nous voulons fabriquer, bricoler,
inventer.
Nous voulons de l’attention, du repos. Nous voulons
un toit et de l'eau.
Nous voulons chercher.
Nous voulons
continuer.
Nous voulons vivre.
Coordination
des intermittents et précaires d’Ile-de-France
14
quai de la Charente 75019 Paris / métro Corentin Cariou
Tel :
01 40 34 59 74
Explications d'Isabelle
Stengers
«Du possible, sinon j’étouffe !» Gilles Deleuze aurait aimé
cette belle formule qui donne son titre au tract que les
intermittents du spectacle et précaires d’Ile-de-France ont
diffusé il y a quelques années pour faire connaître les motifs de
leur grogne1. Du possible – c’est-à-dire non pas nécessairement
une perspective d’avenir riante, celle des lendemains qui chantent,
mais plus modestement, et de manière plus vitale aussi bien, une
restauration des puissances d’agir, de sentir, d’imaginer et de
penser, un renouvellement des capacités de faire et de défaire des
mondes.
Deux caractéristiques remarquables
autorisent à tenir l’expérience des intermittents en France pour
révélatrice d’une situation politique globale. Tout d’abord, la
façon dont ils ont été considérés par le pouvoir en place –
par celles et ceux que Isabelle Stengers appelle dans son dernier
livre « nos responsables » : à savoir, comme des
surnuméraires. Trop nombreux sont les intermittents du spectacle.
Mais trop nombreux aussi sont les enseignants, les étudiants, les
chômeurs, les inactifs, les vieux, les artistes, les journalistes de
France Télévision, etc. On en vient à se demander à la longue si
les politiques néolibérales contemporaines ont d’autre fonction
que de fabriquer des déficits et d’utiliser les populations comme
variable d’ajustement.
Mais le plus étonnant dans un tel discours est qu’il ait pu
rencontrer un accueil aussi favorable auprès de l’opinion
publique, laquelle en est venue à se dire, sur tous ces sujets
d’actualité, qu’il n’y avait effectivement pas d’autres
choix possible que de supprimer des emplois, que de réduire les
aides sociales, que d’augmenter le temps de travail, que d’alléger
les charges patronales, etc. C’est qu’ »il faut bien
réformer », n’est-ce pas, et en cette affaire le mieux est
toujours l’ennemi du bien. Il en va en effet de deux choses l’une
: soit moins de droits sociaux, soit plus de chômeurs ; soit des
salaires revus à la baisse, soit des délocalisations ; soit les
OGM, soit la perte de compétitivité de l’agriculture européenne
; soit les brevets, soit pas de recherche.
Telles sont quelques-unes des « alternatives infernales »,
comme les appellent Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, que le
discours néolibéral aime à multiplier, et par lesquelles trop
souvent nous nous laissons piéger, capturer, envoûter2. Tout
l’intérêt du mouvement des intermittents, de ce point de vue, a
tenu à l’étonnante capacité de résistance qu’il a manifesté,
et qui s’est traduite par la tentative de réouverture d’un
espace de possibles. En lisant collectivement le protocole de
réforme, en confrontant les rapports des experts aux pratiques
d’emploi et aux savoirs des uns et des autres, les intermittents
ont produit une contre-expertise qui a permis de déplacer le combat
sur le terrain même de la production de savoir.
Une nouvelle forme de lutte
À ce titre – et c’est là sa seconde caractéristique
remarquable – ce mouvement est à la fois exemplaire et
symptomatique des nouvelles formes de lutte et d’un sens renouvelé
de l’action politique. N’est-ce pas de cette même manière que
les eurosceptiques ont su « résister » au projet de
constitution européenne en se réunissant pour organiser des séances
de lecture du traité ? N’est-ce pas de cette manière encore que
les citoyens sont parvenus à faire bégayer les experts et autres
stakeholders des industries agroalimentaires en s’opposant en
connaissance de cause à la diffusion des OGM ? N’est-ce pas de
cette manière que les « usagers de drogue non repentis »
des Pays-Bas, les associations de victimes de l’épidémie de sida,
le collectif sans ticket de Bruxelles, etc. se sont donné les moyens
de poser les questions qui les concernent en élucidant les diverses
dimensions de la situation où ils se trouvent3 ?
En fabriquant et en échangeant des savoirs, en mobilisant de
nouvelles associations et agencements spécifiques – bref, en
transformant, comme le dit Marx, leurs « forces propres »
en « forces sociales », les collectifs d’usagers sont
parvenus à donner de l’importance à des savoir négligés et à
faire entendre des nouvelles questions qui ont contribué à mieux
situer la pertinence et les limites des expertises officielles, et
surtout a faire surgir du possible là où l’idéologie fataliste
que véhicule le discours néolibéral s’emploie systématiquement
à n’en faire apparaître aucun.
C’est en cette dernière opération que consiste la « barbarie »
que dénonce Isabelle Stengers : l’absence de résistance, la
quasi-résignation savamment entretenues dans nos pays modernes face
à un capitalisme prédateur qui continue de « confier au libre
marché mondialisé la charge de l’avenir de la planète, quitte –
c’est désormais à l’ordre du jour – à ‘réguler’ pour
éviter les ‘excès’ »5. « Un autre monde est
possible », criaient ensemble les manifestants réunis à
Seattle en novembre 1999 à l’occasion d’un sommet de l’OMC –
un monde différent de celui où règne une compétition généralisée,
une guerre économique de tous contre tous, « où chaque
individu, nation, région du monde, doit accepter les sacrifices
nécessaires pour avoir le droit de survivre »6.
Mais où veut-on en venir exactement, se demandera le lecteur
interloqué ? De quoi s’agit-il ? D’altermondialisme ? de
décroissance ? d’anticapitalisme ? Tous ces mots sont bel et bien
prononcés, et l’auteure ne cache pas ses sympathies pour une
certaine gauche – celle dont Gilles Deleuze, si présent dans cet
essai, disait qu’elle se distingue radicalement de la droite par
ceci qu’ « elle a besoin que les gens pensent »7,
qu’ils élaborent la signification politique de ce qui leur arrive,
qu’ils interviennent dans un problème avec leurs propres critères
et leurs propres intérêts, qu’ils créent des « trajets
d’apprentissage » leur permettant de refuser les alternatives
infernales et la pente obligée qu’elles construisent, le long de
laquelle l’avenir devrait dévaler.
De quoi s’agit-il alors ? Il s’agit de comprendre pourquoi
nous avons si mal résisté par le passé, mais aussi de savoir
comment nous devons à l’avenir nous réapproprier nos propres
capacités de penser, d’imaginer et de sentir ensemble, comment
nous devons (ré)apprendre à résister ici et aujourd’hui en nous
inspirant des techniques d’empowerment et d’action directe qu’ont
inventées les groupes d’usagers et les activistes non-violents
américains, et en en créant de nouvelles8.
La résistance écologique
La résistance à laquelle en appelle Isabelle Stengers depuis
quelques années prend, dans son nouvel essai, la forme inédite
d’une résistance « écologique ». « Nous ne
pouvons pas », écrit-elle, « nous ne pouvons surtout pas
laisser aux responsables des désastres qui s’annoncent la charge
d’y répondre. C’est à nous de créer une manière de répondre,
pour nous mais aussi pour les innombrables espèces vivantes que nous
entraînons dans la catastrophe. » De ce point de vue, ce qui
manque le plus à l’écologie politique est un art de remettre en
politique les affaires de l’écologie, en refusant d’emblée les
termes de l’alternative infernale qui paralyse et empoisonne la
pensée : soit la croissance et la compétition, soit la ruine de
l’État et la faim dans le monde. Il reste à inventer ce que l’on
pourrait appeler une pragmatique des situations de catastrophes
écologiques, c’est-à-dire un ensemble d’expériences pratiques,
de techniques ou d’artifices capables de produire « les
capacités collectives de se mêler des questions qui concernent
l’avenir commun, et de se mêler d’abord de la manière dont ces
questions sont formulées ». L’enjeu de la réflexion n’est
pas, et ne peut pas être, celui de dire quel « autre monde »
est possible, car « la réponse appartient à un processus de
création dont il serait insensé et dangereux de sous-estimer la
difficulté terrible », mais de rendre d’abord et avant
tout sensible au caractère inédit de ce qui arrive et qui n’a été
ni voulu ni préparé par personne, et auquel nous devons pourtant
répondre.
« Ce à quoi nous avons à créer réponse », écrit
Stengers, « est l’intrusion de Gaïa ». Que faut-il
entendre par là ? Pourquoi solliciter ce nom dont l’or s’est
quelque peu terni entre les mains des élucubrateurs du New Age ?
Nommer Gaïa, prévient l’auteure, est plus qu’un simple acte de
baptême, c’est une opération pragmatique « qui confère à
ce qui est nommé le pouvoir de nous faire sentir et penser sur le
mode qu’appelle le nom ». A ses yeux, le bénéfice à
espérer du choix d’une telle appellation est double. Le nom de
Gaïa rappelle que la théorie qui lui est liée, que James Lovelock
et Lynn Margulis ont avancée au début des années 1970 pour
désigner le système auto-régulé que formeraient ensemble la vie et
la terre, a une origine scientifique. Par là, il s’agit de faire
entendre qu’il faut « résister à la tentation d’une
opposition brutale entre les sciences et les savoirs réputés ‘non
scientifiques’ », parce que leur « couplage sera
nécessaire si nous devons apprendre à répondre à ce qui a déjà
commencé ».
Mais l’intérêt du nom de Gaïa est qu’il réussit comme nul
autre à communiquer le sens d’une transcendance, celle d’un
« agencement chatouilleux de forces indifférentes à nos
raisons et à nos projets », dont nous avons besoin pour
lutter contre cette autre forme de transcendance que menacent de
devenir les bien nommées « lois du marché » s’imposant
quels que soient nos projets et espoirs futiles. L’intrusion de
Gaïa a l’incomparable mérite de ramener le mode de transcendance
du capitalisme aux conditions réelles de son fonctionnement en
révélant qu’en lieu et place d’un système prétendument
autorégulé et automatique dont la logique échappe au politique,
nous avons affaire à une entreprise qui repose sur tout un
appareillage gigantesque de lois, de règlements, de contraintes,
d’institutions toujours en mutation. Loin d’être implacable, la
logique de fonctionnement capitaliste est seulement « radicalement
irresponsable », incapable de « faire autrement que
d’identifier l’intrusion de Gaïa avec l’apparition d’un
nouveau champ d’opportunités ».
On l’aura compris, se fier au capitalisme
qui se présente aujourd’hui comme soucieux de préservation et de
durabilité serait commettre la même erreur que la grenouille de la
fable qui accepta de porter un scorpion sur son dos pour lui faire
traverser une rivière. S’il la piquait, ne se noieraient-ils pas
tous les deux ? Il la piqua pourtant en plein milieu de la rivière.
En son dernier souffle la grenouille murmura : « Pourquoi ? »
À quoi le scorpion, juste avant de couler, répondit : « C’est
dans ma nature, je n’ai pu faire autrement. » Et Isabelle
Stengers de conclure : « C’est dans la nature du capitalisme
que d’exploiter les opportunités, il ne peut faire autrement. ».
rédacteur : Hicham-Stéphane AFEISSA, Critique à
nonfiction.fr
Illustration : Francois et fier de
l’Être/Flickr.com