mardi 15 janvier 2019

Magot des Assad, soupçons d'escroquerie… Nouvelles révélations sur ce sulfureux Syrien proche de Benalla et qui posait avec Macron

Par Laurent Valdiguié et Étienne Girard

Depuis son départ de l’Elysée, Alexandre Benalla s’est rapproché de Mohamad Izzat Khatab, un Syrien à la réputation controversée, qui gèrerait en sous-main un magot caché de la famille Al-Assad et a eu affaire à la justice en Suisse pour des soupons d'escroqueries.
Un drôle de personnage, dans l’ombre de l’Elysée depuis plusieurs années. D’abord sous Hollande, puis sous Macron via Alexandre Benalla. Officiellement, Mohamad Izzat Khatab est un Syrien richissime, qui collectionne les portraits flatteurs, les selfies avec les grands de ce monde et se verrait bien à la tête de la Syrie une fois la paix revenue. L’homme a d’ailleurs un "plan pour la paix en Syrie", un mémorandum en dix points qu’il promeut sur son site Internet. En réalité, pour certains, Izzat Khatab serait un aventurier de la finance, un faux mécène jonglant avec l’argent des autres…
Quoiqu’il en soit, comme l’a révélé Libération, ce Syrien sulfureux a croisé le chemin d‘Alexandre Benalla cet automne, puisqu’il aurait hébergé, en octobre, le déchu de l’Elysée. Et selon nos sources, Alexandre Benalla l’a même mis en contact avec une autre de ses connaissances, Vincent Miclet, un milliardaire qui a fait fortune en Angola. Résultat des courses, Miclet aurait "perdu" 800.000 euros confiés à Khatab. Une information confirmée à Marianne par Marc Francelet, un de ses proches, même si Miclet lui-même "dément" et "refuse d’en parler" plus avant. C’est dire le drôle de milieu dans lequel gravite désormais l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron.

Le Magot Colossal d'Izzat Khatab

Izzat Khatab est né en 1969 à Damas. Deux "légendes" entourent son passé syrien. Selon la première, il aurait commencé dans la vie comme domestique, puis homme à tout faire de Bassel al-Assad, le fils ainé d’Hafez al-Assad, né en 1962. Formé pour prendre les rênes de la Syrie, "Bassel", un play-boy grand amateur d’uniformes militaires et de vitesse, dirige la garde présidentielle. Mais en 1994, il trouve la mort au volant d’un de ses bolides aux abords de l’aéroport de Damas, modifiant du même coup le destin de son cadet, Bachar, jusque-là promis à une banale carrière d’ophtalmologue à Londres. Selon la deuxième "légende", Izzat Khatab serait originaire d’une riche famille de fabricants de savon d’Alep, dont un oncle aurait fait fortune dans la vente de cigarettes.
Dans les deux cas, la suite du récit est toujours la même : Izzat Khatab disposerait d’un "énorme magot", une fortune colossale de plusieurs milliards d'euros. Mais l’argent, soit qu’il vienne des fonds des Al-Assad, soit qu’il vienne de la contrebande de cigarettes, serait bloqué sur des comptes bancaires du fait de sa provenance, explique Izzat Khatab à ses interlocuteurs… "J’ai vu les choses de mes yeux, et je l’ai fait vérifier, Khatab dispose, sur des comptes à son nom, de plusieurs milliards d’euros. Il a un compte à la HSBC, un autre au CIC et un dernier dans une banque d’affaires", glisse à Marianne un proche de Julien Dray qui l’a côtoyé en 2016. Pour celui-ci, le gigantesque magot proviendrait bien "du trésor des Al-Assad", plus exactement des comptes de Bassel dont Khatab, en homme de confiance, aurait eu les clés à sa mort. Une autre source, qui croise toujours le Syrien, assure au contraire avoir entendu "l’histoire des cigarettes" et le "bas de laine de l’oncle contrebandier". Dans un portrait publié par Sud Radio, citant Izzat Khatab, il est cette fois-ci question d’une fortune liée "au phosphate et au pétrole". Sur son compte LinkedIn, l'homme d'affaires se réclame d'une société de conseil pour les affaires, Helvestment Holding, immatriculée place de l'Alma à Paris et au capital social de 1.000 euros. D’autres interlocuteurs estiment au contraire que le magot serait en fait un fantôme. Une "illusion". Le socle initial d’une arnaque…
Quoiqu’il en soit, installé à Paris depuis 2002, le Syrien a longtemps mené grand train. Ses bureaux sont situés place de l’Alma, à deux pas de la Tour Eiffel, dans un bel appartement au troisième étage d’un immeuble haussmannien. Il serait propriétaire d’un autre appartement avenue Montaigne, aujourd’hui libre, qu’il a longtemps mis à disposition de l’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, dont il a été très proche. A la même époque, l'homme de foi lui prêtait sa voiture avec gyrophare mise à disposition par le ministère de l’Intérieur. Aujourd'hui, Khatab habiterait Quai de la Rappée, dans le plus simple 12e arrondissement. "Un temps, il y avait des voitures de luxe devant ses bureaux et une myriade de gardes du corps, mais tout cela semble aujourd’hui révolu", assure un proche.

Introduit à l'Elysée

Le Syrien a fait son entrée à l’Elysée pour la première fois sous François Hollande, via Julien Dray et les Kurdes. "Il promettait de reconstruire Kobané, les écoles, le pont, assure un ancien de la présidence de la République. Les Kurdes avaient enquêté, il était clean". A l’époque, Khatab rédige un plan de paix, adossé à une ONG qu'il a fondée, "la Syrie pour tous", et se pose carrément en recours possible pour l’après-Bachar. Sur les plateaux d'Itélé ou de Franceinfo, Julien Dray se démène pour promouvoir le "plan". "Il y a une ONG qui s'appelle 'la Syrie pour tous', qui a fait un plan, le plan Khatab, qui porte le nom du président de cette fondation, qui introduit une nouvelle démarche. C'est de dire : 'Aujourd'hui, la question qui est posée, c'est la reconstruction de la Syrie, tout de suite, sans attendre'. Il y a des sous qui sont prêts (…) On peut mettre en place un gouvernement d'union nationale qui mette en pratique ce plan", plaide-t-il sur la radio publique.

Il est vrai que le mystérieux businessman promet, parmi "dix" mesures censées permettre de rétablir la paix "en six mois", rien moins qu’"une aide de retour de 1.000 euros" - ou 2.000 euros, selon les documents - pour chaque famille endeuillée de retour en Syrie, la construction de huit aéroports, cinq cimenteries, dix usines de traitement des déchets, des hôpitaux, des logements, des hôtels, des musées, le tout devant être "financé par Mohamad Izzat Khatab". Quant au "parti 'la Syrie pour tous'", dont Khatab se revendique le secrétaire général, "majoritaire à l’issue du scrutin (les premières élections libres post-guerre civile, ndlr), il formera immédiatement un gouvernement d’union nationale issu, pour l’essentiel, de la société civile". L'étrange intermédiaire ne manque pas d'ambition.
"Une usine à gaz de vœux pieux", décode aujourd’hui un expert du Moyen-Orient. De fait, aucun service officiel ne semble avoir pris le plan Khatab au sérieux. En octobre, quand Marianne a proposé à l’homme d’affaires un entretien sur son programme de paix, il avait d’abord accepté "avec une interprète", alors qu’il parle un français assez courant, avant de finalement décliner. Recontacté à la veille de la publication de notre enquête via son assistante, il n'a pas donné suite.

De BHL à Martin Bouygues

"Il est alaouite, comme les Al-Assad. En 2016, tout le monde cherchait des solutions et ses propositions ne paraissaient pas absurdes, se souvient un proche de Hollande. Au début, il a même versé un peu d’argent à des associations kurdes, tout le monde y a cru. Puis les virements ne venaient jamais". Julien Dray, qui dispose de son auto-entreprise de "conseil pour les affaires et autre conseils de gestion", fait dire par son entourage qu’il n’a "jamais reçu un centime" en provenance du Syrien, pas plus que ce dernier "n’a financé Hollande !". "A l’époque où il voyait Julien, ajoute ce proche, Khatab rencontrait tout Paris, de BHL à Martin Bouygues, c’était quelqu'un d’incontournable". "A chaque fois que Khatab vous serre la main, il y a quelqu’un qui prend des photos pour lui et vous finissez sur le mur d’une des pièces de son bureau, tapissée de clichés de lui avec des célébrités", raconte un autre témoin.
Un professionnel du selfie, précieux sésame pour sa respectabilité… A son tableau de chasse photographique, les officiels s'empilent en effet. François Hollande, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Anne Hidalgo, Angela Merkel, le roi du Maroc, le prince de Monaco, Marine Le Pen, François Fillon mais aussi Zinédine Zidane, sont tombés dans ses filets. Parfois, l'homme d'affaires réussit à gratter une conversation, voire un rendez-vous pour parler de son drôle de plan. Le voilà qui serre la main du préfet de police Michel Delpuech, dans un bureau non identifié. On le retrouve aussi en train d'embrasser le multi-millionnaire Eric de Rothschild, d'étreindre l'ex-conseillère régionale strauss-kahnienne Michèle Sabban - qui tient le plan Khatab entre les mains -, de retrouver le journaliste Jean-Pierre Elkabbach dans sa loge, de plonger dans les bras de l'ambassadeur de Russie en France, Alexandre Orlov, ou de fraterniser avec le président du Congo, Denis Sassou-Nguesso - une autre connaissance d'Alexandre Benalla -, dans une chambre d'hôtel… Signe que le personnage ne suscite de méfiance particulière, François Hollande accepte de lui dédicacer son ouvrage de débriefing post-présidentiel, Les leçons du pouvoir. "A Kattab Izzat (sic), mon ami syrien qui prépare depuis plusieurs mois un plan de paix", a écrit l'ex-président, une mention manuscrite que le pro du selfie exhibe fièrement sur son compte Facebook.











Photo avec Emmanuel et Brigitte Macron

Avant tout le monde, dès le printemps 2016, Khatab mise sur un autre cheval présidentiel. Dès le défilé du 14 juillet 2016, comme l'attestent plusieurs photos, le voilà dans le sillage d’Emmanuel Macron, alors ministre de l'Economie. Il pose en sa compagnie, ainsi que celle de Brigitte, tout sourire, devant la tente du défilé, place de la Concorde. Macron élu, Khatab insiste très vite pour rencontrer le nouveau président. Julien Dray est sollicité pour tenter d’obtenir un rendez-vous. Selon nos informations, Emmanuel Macron demande alors à Alexandre Benalla de "se renseigner sur ce Syrien fortement recommandé". Benalla obtient une note de renseignement de deux pages sur Khatab. La note, dont Marianne a pu prendre connaissance, ne laisse planer aucun doute sur le personnage : "M. Mohamad Izzat Khatab (…) tenta de vendre en tant qu’intermédiaire le stade de Genève (dit « stade de la Praille ») alors qu’il résidait en Angleterre. Connu pour des tentatives d’escroquerie immobilière en bande organisée, il utilise l’association 'amitié Suisse-Syrie' pour faire des photos avec des personnalités politiques et financières dans ce cadre humanitaire afin de créer un book photo qui lui permet de se présenter comme 'homme d’affaires en charge de la reconstruction de la Syrie'. Il indique alors à ses interlocuteurs qu’il dispose de fonds provenant des Nations unies pour réaliser des investissements en Europe au bénéfice de futurs dirigeants de la Syrie"






La note confiée à Alexandre Benalla dès le début du quinquennat Macron, qui montre au passage l’intérêt de l'ex-chef de cabinet adjoint pour le renseignement, mentionne plusieurs poursuites judiciaires contre Khatab en Suisse, pour des soupçons concernant cinq escroqueries, deux abus de confiance et des "lésions corporelles". Des démêlés qui lui auraient valu huit mois de détention. "Il a fait de la prison préventive, il y a plus de dix ans, mais ces affaires n’ont pas débouché sur des condamnations", minimise un proche. Dans l'aventure de l'association Suisse-Syrie, Khatab s'était déjà entouré d'une galerie d'aventuriers, parmi lesquels un garde du corps-homme à tout faire, qui revendique sur son compte LinkedIn avoir assuré la protection de la famille du Premier ministre du Kazakhstan.

"Mini-Madoff"

Un autre aspect du personnage a été décrit à Benalla dès 2017, bien éloigné de la version officielle. En fait, Izzat Khatab proposerait des placements juteux à des gens fortunés, généralement originaires du Moyen-Orient. "Je connais plusieurs personnes qui lui ont fait confiance, rassurées par son entregent, ses mille et une photos de lui avec des grands de ce monde, mais qui n’ont jamais revu leur argent, confie à Marianne un homme d’affaires. Khatab fait croire que son magot est bloqué mais qu’il pourra un jour toucher l’argent. Il promet aussi beaucoup dans la Syrie d’après. Des gens y croient…". Selon cette source, Khatab serait donc une sorte de "mini-Madoff" surfant sur la crédulité de ses cibles. "Il promet, va même jusqu’à vous donner des ordres de virements de ses comptes au vôtre, mais rien ne vient. Ou parfois un peu… mais jamais tout". Et comme la plupart des fonds qui lui sont confiés, souvent en espèces, le seraient sous le manteau en échange de promesses mirobolantes, personne n’aurait jusque-là déposé plainte.
Informé de ces soupçons au printemps 2017, Alexandre Benalla aurait d’abord fait barrage et Khatab n’aurait apparemment pas eu accès à Macron pendant les premiers mois de l’actuelle présidence. Il parvient tout de même à se faire photographier en compagnie d'Edouard Philippe et de différents ministres, comme Jean-Michel Blanquer, Christophe Castaner ou Muriel Pénicaud. Le Syrien est aussi convié par le cabinet du président de la République au défilé du 14 juillet 2017. Son invitation officielle figure en bonne place sur son compte Facebook. En juin 2018, sur une vidéo de 9 minutes et 41 secondes réalisée par Khatab et dont Marianne détient une copie, le Syrien se filme même attendant Emmanuel Macron, qui se trouve en compagnie du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. La scène a lieu au Grand Palais, le 5 juin 2018. Le passage avec le président français ne dure que quelques secondes. "Monsieur le président", interpelle Khatab. "Vous allez bien ? Comment ça va à nouveau ? Saluez notre ami Julien", lui répond Emmanuel Macron qui le reconnaît aussitôt. "Très bien. J’ai fait opération hier (sic)", glisse Khatab à l’oreille du chef de l’Etat, qui semble pressé de poursuivre son chemin. Le Syrien se filme ensuite en gros plan, hilare. Dans quel but a-t-il fait cette vidéo, au dialogue manifestement prémédité ? De quelle opération s’agit-il ?
Mystère. Tout comme il apparaît aujourd’hui mystérieux qu’Alexandre Benalla, qui connaissait les différentes facettes du personnage, s’en soit rapproché à l’automne, après son départ de l’Elysée. Au même moment, Tracfin, le gendarme de la finance, ouvrait une enquête sur certains mouvements bancaires suspects sur les comptes d’Izzat Khatab. Hasard du calendrier probablement. A moins que Benalla, à lui seul, porte la poisse…









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